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| Martial Richoz - sans titre, entre 1970 et 1985, stylo à bille et mine de plomb sur papier Photo: Caroline Smyrliadis, Atelier de numérisation Ville de Lausanne - Collection Art Brut |
Vous vous souvenez peut-être de Martial, l'homme-bus qui parcourait Lausanne avec sa brouette en se prenant pour un conducteur de bus. Au musée de l’Art Brut, j’ai vu un de ses dessins qui illustrait les câbles des tramways suspendus dans le ciel. Je me suis dit que c’était un bon moyen de voir la ville et de la restituer. En effet, dans toute forme de cartographie, il y a un souci de dessiner et de représenter un espace. Parfois on dessine les maisons, parfois les limites parcellaires, etc. Martial dessinait les réseaux de câbles pour les tramways, on pourrait dessiner la ville avec des sons, ou encore mille autres critères qui sont à chaque fois une manière de dire quelque chose sur l’espace urbain.
Ce magnifique dessin m’a inspiré et je me suis demandé si je pouvais décrire notre quartier en regardant par terre cette fois ; qu’est-ce que le sol pourrait bien nous dire, qu’est-ce qu’il pourrait nous montrer ?...
En me promenant dans tous les espaces accessibles et en regardant par terre, tête baissée, j’ai compris qu’il y avait plusieurs manières de regarder notre sol et que toutes ont un intérêt et un message à transmettre ; on peut y lire par exemple, les dessous de la ville, l’avancement des saisons, des œuvres d’art, des limites de propriétés, ou encore des souvenirs.
On comprend assez vite que la problématique de l’eau est fondamentale : comment guider et évacuer les eaux de pluie afin d’éviter des inondations ; ensuite, il s’agit de démarquer les espaces réservés aux voitures des espaces réservés aux piétons ; et après, tout est possible...
Alors voici quelques impressions que j’ai retirées lors de ces balades dans le quartier :
Les cicatrices
En déambulant, je me suis imaginé que le sol était une sorte de peau avec des cicatrices, qui montrent tous les travaux qui ont été entrepris sur la rue et, comme sur la peau, ces cicatrices sont plus ou moins voyantes, elles racontent une histoire, un passé et gardent des traces indélébiles de ce qu’il y avait avant, de ce qui s’est passé. Elles nous disent où se trouvent les tuyaux d’eau claire, d’eau usée, de gaz. Les grilles que l’on rencontre nous informent de cela, comme des petits boutons sur la peau. Et lors de chaque travaux, nous sommes surpris, on croit d’abord que c’est tout beau tout neuf, mais en fait, on s’aperçoit très vite que ce n’est qu’une réparation et que des traces restent visibles, la chirurgie esthétique ayant évidemment ses limites.
Le domaine public
En marchant on se rend compte assez vite si l’on est dans un domaine public, collectif ou privé, les trois qualifications fondamentales pour déterminer la nature d’un espace. Il y a toujours une limite sur le sol, qui va de la simple trace de peinture, jusqu’à la barrière en passant par une ligne de pavé ou une série de dallettes. Et j’ai remarqué que l’on se comporte différemment si l’on se trouve dans un de ces domaines : dans le domaine public, pas de problème, on fait ce que l’on veut, mais en passant dans le domaine collectif, on jette un regard aux alentours pour voir et comprendre jusqu’où on peut aller et, enfin, si l’on passe dans le domaine privé, alors là, on est circonspect et on s’imagine que quelqu’un viendra nous enguirlander ou qu’un chien va commencer à aboyer. Les traces nous donnent également une idée sur la fréquentation de la route que nous arpentons.
Les revêtements de sol
De manière générale, le sol de nos villes est gris, mais une fois que l’on a dit cela on n’a encore rien dit. « Gris clair – gris foncé ? », « gris perméable – gris étanche ?». Très souvent le gris étanche concerne l’espace public. C’est plus facile à entretenir et l’eau s’écoule rapidement, On voit parfois, et de plus en plus des pavés, ceci afin de laisser s’écouler les eaux de pluie directement dans le sol. Ces derniers ont plusieurs qualités, la première est que l’on peut faire des dessins avec leur mise en œuvre, on peut même jouer avec la nature de la pierre, sa couleur ou sa taille. Et surtout, le bruit que font les poussettes ou autres objets à roulettes est amusant, on peut même faire des rythmes en jouant avec la vitesse et les virages. Et en avant la musique…
Le sol est gris, comme déjà dit plus haut, mais pas tout-à-fait, il y a les lignes de circulations blanches, les places de parcs bleues, blanches ou jaunes les passages piétons jaunes, etc… mais il y a aussi des tentatives de peindre des motifs sur le sol, ce qui peut paraître séduisant, et qui l’est les premiers jours, mais malheureusement ces peintures se ternissent très vite et les couleurs deviennent fades. Heureusement il reste encore pour les enfants la possibilité de sauter d’une couleur à l’autre comme une sorte de marelle urbaine où le ciel n’est plus un but en soi.
Les odeurs et les traces de la vie
En regardant bien on peut encore voire plein d’autres choses, par exemple, j’ai remarqué qu’il y avait plus de traces de chewing gum et des glaces fondues près des écoles et plus de canettes de bière vides et de mégots de cigarettes près des bars et des cafés. Enfin, il y a aussi les odeurs des déjections de chiens le long des parcours qui leur sont habituels.
Il y a également les petits repères de géomètres qui avec le soleil nous font croire que ce sont des pièces de monnaie perdues.
On peut vraiment voir le sol comme un archéologue, qui, à l’aide de quelques traces, arrive à retracer la vie et les habitudes de toute une population. Ce n’est bien sûr pas l’Egypte, ni Pompéi, mais c’est le quartier 1018 qui nous est cher et précieux.
Les couleurs, les saisons et l’art
En regardant par terre, on peut également savoir sans hésiter à quelle saison nous sommes, par exemple les feuilles jaunes que l’ont voit partout nous indiquent clairement que nous sommes en automne, le verglas, ou même parfois la neige, nous annonce l’hiver, alors que les petites fleurs en bordure de route ou dans les fissures du macadam nous signalent le printemps.
On pourrait encore parler de beaucoup de choses, comme le fait de végétaliser le plus d’endroits possibles, et de rendre le sol plus perméable, mais je propose de nous arrêter là avec cette trace de travaux sur la rue qui m’a fait penser à un tableau de Mondrian, certes sans couleur, mais avec de très belles proportions. Comme disait Flaubert: «Pour qu’une chose soit intéressante, il suffit de la regarder longtemps».
Baisser la tête ne veut pas dire uniquement céder ou se soumettre, mais c’est aussi un moyen de lire notre quartier autrement…
Bernard Zurbuchen




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