Exalter la simplicité

Par-dessus, par-dessous et vice-versa - le vert sauge côtoie l’orange vif et le brun cannelle, le bleu nuit s’associe au beige caramel avec une touche de bleu électrique et le gris perle dialogue avec du noir profond et du blanc éclatant. Depuis longtemps, j’observe l’allure nonchalante de la femme et je suis avec intérêt les collections de ce label suisse confidentiel, mais ce n’est que dernièrement que j’ai découvert son atelier qui se cache dans mon propre quartier.

La styliste Mélisande Grivet crée ses collections dans un lieu presque secret dans les hauts de Lausanne. Au fond d’une petite cour, on découvre un grand espace multifonctionnel aménagé dans un ancien garage. Inondé de lumière, l’atelier-showroom donne latéralement sur un charmant jardin avec des grands sapins et un petit palmier. Les vêtements pour femmes de sa marque NOM COMMUN, fondée en 2018, sont développés, coupés et cousus en Suisse. Les pièces sont produites en série limitée avec des tissus méticuleusement sélectionnés dans les surplus des grandes maisons de couture permettant de faire vivre ces dead stocks.

Combien de pièces font une robe ? 

En entrant dans l’atelier, l’œil est tout de suite attiré par un modèle en cours de développement sur le mannequin au centre de la pièce. Il s’agit d’une robe d’été (à manches longues et à la taille marquée) de structure symétrique et de composition asymétrique alternant sur fond blanc des tissus unis, rayés et à carreaux, disposés dans une dynamique de diagonale autour du corps. Le tout témoigne d’une joyeuse imagination combinatoire à partir des différentes pièces du patron étalées sur la table à côté. Au lieu de découper tous les morceaux dans la même étoffe pour créer un modèle uniforme, les tissus se multiplient pour animer le modèle. En plus du plaisir visuel immédiat, cette interprétation nouvelle nous donne l’occasion de réfléchir aux problèmes techniques de la fabrication d’une robe. En effet, pour épouser les courbes du corps humain et garantir la liberté du mouvement, un vêtement nécessite de multiples découpes permettant ensuite l’assemblage des parties en un tout. En illustrant elle-même le processus de fabrication, cette robe particulière est en fait un commentaire sur l’art de faire des robes en général, incarnation parfaite de la philosophie de la marque NOM COMMUN dont le double sens du mot désigne à la fois un objet et un concept.

En conversation avec une styliste modéliste

Étant moi-même dilettante en matière de couture, c’est-à-dire une personne qui s’occupe d’une chose pour le seul plaisir en amateur, il s’agissait d’abord de poser des questions simples pour nommer les choses et mieux comprendre le jeu. Notre discussion a par exemple porté sur la différence, fondamentale ou pas, entre une chemise et une blouse ou sur les critères pour choisir la forme d’un col. 

Du grand col pointu façon pelle à tarte au micro col rappelant la page cornée d’un livre, est-ce que le col parfait existe ? Pour la styliste, il s’agit de trouver « une forme harmonieuse autour du cou, un col pas trop identifié ayant un bon équilibre ». Visant plutôt des modèles intemporels au lieu de pièces déjà démodées après une saison, elle opte pour un col volontairement passe-partout. 

En général, la chemise correspond à une forme codée à manches longues avec poignet, boutonnée devant et ornée d’un col chemise, fabriquée plutôt dans un tissu en coton. La blouse offre beaucoup plus de libertés de forme et de matière, elle peut être sans col ou sans boutonnage, le tissu étant en général plus flou. Quant au chemisier, on est un peu dans les deux, il peut avoir la même forme qu’une chemise, mais taillé dans une matière plus souple. 

Cela nous amène à une phrase de Jean-Paul Gaultier qui évoque la relation entre la coupe, le tissu et la teinte. « Un vêtement est constitué de trois éléments d’égale importance : une couleur, une matière et un volume. La couleur et la matière viennent d’abord. Puis, il faut étudier le ‘tombé’ ». Le rôle de la coupe étant primordial pour réussir cette équation, peut-on sans autre réutiliser le même patron dans d’autres matières ? Certaines coupes développées pour NOM COMMUN sont tellement performantes qu’il est possible de commencer par la forme pour la décliner en soie, coton et laine et la lecture du même modèle sera chaque fois différente. Sur les portants du show-room, on trouve plusieurs variantes de la veste « Marcella », un modèle court avec un col chemisier et de grandes poches appliquées devant, allant d’un tombé fluide et mousseux jusqu’au volume construit dans un tissu presque rigide en passant par un tweed moelleux façon Chanel. 

Pantalon, veste, gilet – Variations sur le costume trois pièces

Il est tentant de décrire en détail la tenue tout en superpositions de formes, de matières et de couleurs que Mélisande Grivet a choisi de porter le jour de l’entretien. Pour le bas, un pantalon sombre et pour le haut, un accord parfait entre trois pièces, à savoir une sur-chemise, un gilet et une blouse. Au fond, il s’agit d’une variation libre sur le thème du classique costume trois pièces pour homme porté sur une chemise. Dans la version pour femme, on peut jouer en connaissance des codes et changer les règles établies telles que les proportions des pièces, l’unité du tissu du complet, la forme standardisée du gilet (boutonné devant avec des pointes assez longues pour recouvrir la ceinture du pantalon) ou encore remettre en question le col dur de la chemise ou l’obligation de rentrer celle-ci dans le pantalon. 

Les quatre pièces de la tenue en question proviennent de collections différentes. Le fait de les combiner illustre parfaitement le credo qu’on peut lire sur le site de la marque : « chaque pièce est destinée à durer et se réinterpréter au fil des saisons ». Dans cet ensemble, les proportions sont modifiées et chaque élément est réalisé dans une autre matière. A la place d’une veste, la styliste propose une grande sur-chemise confectionnée dans une laine légère ornée de boutons pression brillants. Contrairement au standard boutonné, le gilet cousu en laine à carreaux est d’une seule pièce devant se présentant comme un petit pull. Sans manches, à encolure en V et coupé très court, le gilet est au centre de la composition, laissant joyeusement déborder de partout la blouse en soie, le bas sur le pantalon, le col montant dans l’encolure et les manches de côté, rendus visibles aux poignets de la sur-chemise.

Le jeu des superpositions et juxtapositions s’exprime aussi dans l’association des matières et couleurs. Le pantalon foncé donne la base. La luminosité mate du gris chiné de la sur-chemise offre un fond neutre pour la teinte spectaculaire de la blouse, qu’on pourrait décrire comme jaune-vert limone. Quant au coloris mixte du gilet, composé de lignes multicolores un peu floues qui se croisent sur fond beige, il n’attire pas uniquement le regard mais se veut aussi modérateur. 

Un art de s’habiller

Entre flou et construit, entre tenue habillée et habit de travail, une surchemise en laine à l'élégance d’une veste et le confort d’un pull. Libres de contraintes, nous pouvons retrousser les manches et nous mettre au boulot. Chez NOM COMMUN, la sur-chemise n’est d’ailleurs qu’une déclinaison des possibilités infinies de la chemise en général. En effet, celle-ci joue un rôle important dans chaque collection. On pourrait même parler de « la chemise comme pièce signature » de la marque. Comme on a pu le constater, la chemise se prête bien au jeu des superpositions, « on peut la porter fermée sans rien dessous, la porter ouverte soit avec un T-shirt ou une autre chemise ou l’utiliser comme une petite veste ou un cardigan, mais un peu plus structuré ».

L’élégance sans ostentation et apparemment sans effort ainsi que l’interprétation libre des codes vestimentaires font penser au concept italien de sprezzatura qui désigne une manière de se vêtir chez les hommes (et pourquoi pas chez les femmes), caractérisée par une nonchalance feinte dans le vêtement et des tenues en réalité travaillées avec soin. Une élégance qui ne fait, à première vue, l’objet d’aucun artifice, d’aucun comportement forcé.

A mille lieues du style bcbg, cette version couture de la sprezzatura donne l’impression de simplicité, mais le développement de ces formes pures demande une grande maîtrise technique. 

https://www.nomcommun.ch

Maria Zurbuchen-Henz


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