Chère Yvette - Entretien avec Yvette Théraulaz

© Extrait du livre HISTOIRE D’ELLE, éditions de L’Aire,
Photographe: 
Mario Del Curto

Aborder ta vie et ta carrière, sans trop répéter ce qui a été dit et écrit sur toi, entrer dans ton univers et en être digne, voilà qui m’a mis la pression. Chaque semaine, je notais sur mon agenda, « article Y. Théraulaz », et chaque semaine, je tentais un nouveau style. Aujourd’hui, il faut plonger et le finir. 

Un matin de février, nous nous sommes retrouvé·es, Bernard et moi, au pied d’un de ces nombreux bâtiments à Bellevaux qui ont été construits pour accueillir les ouvriers et les ouvrières. Crois-moi j’avais potassé : interviews, articles, site internet, extraits vidéo. J’avais ma liste de questions. Pourtant, au premier pas dans cet appartement aux couleurs chaudes, nous avons découvert une partie de ton monde : des œuvres de proches sur les murs, des livres, une cuisine où on vit, un jardin où pousse le raisin. Un appartement dans lequel on se sent bien. Comme d’autres artistes, tu as trouvé à Bellevaux un logement à « loyer modéré » ; c’était il y a cinquante ans. Tu y es restée. 

Yvette, tu semblais plus intéressée par ce que nous avions à raconter de nos vies qu’à la perspective de parler de toi. Ça ne nous a pas rendu la tâche facile et on aurait bien discuté comme ça, tranquillement dans ta cuisine, mais il fallait bien quand même jouer le jeu de l’interview. Alors… 

© Extrait du livre HISTOIRE D’ELLE, éditions de L’Aire,
Photographe: M. Israelien

Jouer à 14 ans sous la direction de Benno Besson, c’est un beau début pour une comédienne. Plus tard, tu as intégré le Théâtre populaire romand, le TPR. La troupe a été un lieu d’apprentissage du collectif. C’était les années 1960, le TPR voulait sortir des murs et aller à la rencontre des gens, de tout le monde. C’était le théâtre engagé. Une expérience de quatre ans, sur l’ensemble de ta carrière, ça semble peu, mais quand tu nous en as parlé, ça semblait encore terriblement vivant et présent, le collectif et les gens. 

A Bellevaux, tu as élevé ton fils, alors tu connais la garderie, juste à côté, qui est devenue le Centre de vie enfantine. L’école d’Entre-Bois aussi. On a parlé des souvenirs de ce quartier, de ce qu’il était il y a cinquante ans, des artisans qui ont disparu, du petit magasin italien et de Chez Jacques. Tu as même un espace culturel à ton nom, juste à côté, à la Paroisse de Bellevaux. Une idée du pasteur de l’époque. On a enfin évoqué Michaela, la caissière de la Coop, qui a marqué toutes les personnes qui l’ont connue, celle qui nous appelait « mon amour » ou « ma chérie », celle qui rendait notre passage à la Coop joyeux, celle qui aurait rendu les caisses automatiques parfaitement inutiles. 

Mon esprit prend un instant un autre chemin, il me mène à une autre Yvette, qui avait travaillé, comme Michaela, dans ce magasin. Elle était fière de son passé de syndicaliste et d’avoir participé à la Grève des femmes en 1991. Je me demande si vous vous êtes connues. Vous vous seriez certainement bien entendues. Elle partageait ton engagement féministe. 

Le militantisme pour l’égalité et pour l’émancipation, la manière dont tu en parles, pas seulement avec nous ce jour-là, mais dans tous les entretiens que j’ai pu lire, est celui qui nous porte par son humanité, malgré l’expérience de ce système patriarcal qui t’a malmenée, y compris au théâtre. Une inégalité tellement habituelle, des comportements tellement intégrés, qu’il n’y avait pas de réaction suffisamment forte pour bouleverser ce système. Jusqu’à Me Too, qui a permis de visibiliser le traitement fait aux femmes et a été une prise de conscience mondiale. 

Je t’ai demandé un souvenir privilégié de ces luttes féministes. Tu as répondu que toutes les manifestations et que chaque victoire étaient mémorables. Dans Histoire d’Elle, tu as exploré les changements sociaux du 20ème siècle au travers de la vie de ta mère, les combats des femmes et leurs victoires. Tu as vécu la réaction anti-féministe des années 1990 et observé comme on peut perdre rapidement ce qu’il avait fallu gagner par des longues batailles ; tu n’as pas lâché le combat féministe, malgré les moqueries de cette époque. 

Avec Bernard vous avez partagé les souvenirs des Faux-nez, des personnes et des personnalités qu’on y côtoyait. 

Puis nous avons encore parlé des spectacles que tu as montés, des textes d’autrices que tu as ou aurais aimé mettre en scène, Marguerite Duras, Sarah Kane, Alice Rivaz. 

Je te remercie, Yvette, pour ce moment dans ta cuisine, pour le livre sur ta vie, Histoire d’Elle, que tu nous as offert, et pour avoir mis « Les séparés » en musique. 

Séverine Pedraza

© couverture du livre sur Yvette Théraulaz, HISTOIRE D’ELLE, Editions de l’Aire,
Photographe: Philip Fresco


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