Chronique d'un échec aux gabarits et aux bulldozers

1954
Le facteur est mort. Votre facteur peut-être si vous étiez déjà à Bellevaux avant 1995. Aloys-Fauquez, La Motte, Le Pavement … et sa base de triage de votre courrier à La Poste dorénavant fermée. Sa sacoche en bandoulière au début puis sa charrette. Des décennies de pas, de km chaque jour, toutes ces saisons de rencontres, de livraisons d’AVS, de discussions sans contrôle de temps ni scooteur Ligier Staby surchargé. Un autre siècle. 

L’apiculteur est mort. Son rucher au Châtelard, le vélomoteur et sa remorque au début, les hausses à transporter, les essaims à récupérer, les Reines à dénicher et à marquer, les ruches à construire, à peindre, les mains-les paupières-les lèvres-les pommettes souvent gonflées de piqûres, l’extracteur à la force du bras droit, les ustensiles qui pedzent, les pots à remplir : 250 gr, 500 gr, un kg, les étiquettes à coller « Miel des Plaines du Loup », cette odeur caractéristique chaque année dans l’établi, le Varroa destructor à combattre, le Bio en avance sur son temps, la transhumance printanière à la Picholette, tout ce soin lors de ce travail minutieux, cette passion des abeilles! 


Le caissier pendant 18 ans de l’assurance Helvetia, section Bellevaux, est mort. Son perpétuel cigare Rössli aux lèvres, le smog dans le salon. L’attente de son tour deux soirées par semaine, au jardin en été ou dans la cuisine lors des fraîches heures. Marianne son épouse qui tape sur l’Hermes 3000 verte les feuilles de maladie, carbone obligatoire. Un autre siècle aussi. 

Nos premières vacances à Follonica, d’abord en train puis avec la Ford Cortina MKY Break. L’énergie passionnée à entretenir, à rénover sa maison, notre maison. La passion des fleurs de ma maman. 

1958
1990. Marianne est morte. Tôt. Trop. 59 ans. Poisson ascendante Cancer du côlon. Il a fallu se reconstruire une autre vie. Gérer la solitude, apprendre à cuisiner, très bien en respectant mon végétarisme puis, chaque fin de semaine, accueillir sa famille avec repas goûteux, gâteaux au vin cuit et aux pommes bien sucrés : ses desserts préférés ! 

Le golfeur pendant plus de 20 ans, le kiosquier retraité actif assidûment à César-Roux 4 jusqu’au Covid est mort. Mon père, mon papa est mort. Déjà 4 ans ce prochain 25 avril. 

Je suis née en 1959. Gaston et Marianne ont acheté Maillefer 4 en 1958. C’est la maison de mon enfance, la maison de ma vie. Ma maison. Des mois de bataille, de recherche de fonds afin de pouvoir racheter la part de mon frère, héritage compliqué et déchirant comme le sont très souvent les héritages familiaux. 

La perspective de gabarits, de bulldozers, d’abattage d’arbres a hanté mes nuits, mes jours. L’angoisse de la vente forcée, les visites promptes des promoteurs ont percuté mon coeur rempli de souvenirs d’enfance, d’adolescence et de femme sur cette parcelle de 400 m2. 

Mais c’est fait ! Depuis un peu plus que le temps d’une grossesse mon amie et moi-même sommes dorénavant propriétaires de Maillefer 4. Cette « maisonnette avec baraque de jardin, clapier et le poulailler » comme elle est décrite en 1941 lors de sa construction est sauvée, en rénovation douce, remplie de plus d’une centaine de plantes vertes qui sont magnifiques et qui n’attendent que les beaux jours pour s’éparpiller dans le jardin certes petit mais bucolique. 

Que faire de ce lieu atypique, qu’organiser dans et autour de cette maison que Carmen Cru n’aurait pas reniée, sans chat acariâtre mais chiennes attentives au moindre bruit ?

  • Une galerie d’art ? 
  • Une garderie de canidés ? 
  • Un salon de thé estival pour les copines ? 
  • Un espace ludique rempli de rallyes statiques pour les soixantenaires ? 
  • Une halte pour enfants sages ? 
  • Rien ? 
  • Un accueil de jeunes, de moins jeunes, de plus très jeunes ? 
  • Des expos de poteries et de modèles réduits qui volent ou voguent ?
  • Des ateliers d’artistes multilingues ? 
  • Des rencontres culturelles avec gourmandises et bulles ? 
  • Des échanges verbaux avec des comédiennes et des écrivaines du quartier et de plus loin si entente ? 
  • Une Via Ferrata sur la façade ouest ? 
  • Un relais pour les dealers ? 
  • Une pêche aux poissons rouges ?
  • Des cours de jardinage-rempotage-arrosage ? 
  • Un vide-garage ? 
  • Un centre de compétences ? 
  • Des cours de yoga autour des yuccas ? 
  • Des cours de hip-hop sous le pommier ? 
  • Un camping sobre ? 
  • Un tournoi de Carambole ? De Flipper ? De jass ? 
  • Des initiations au tricot, au crochet, au macramé, aux tissages variés, à l’IA ? 
  • Et la musique dans tout ça ? 
  • Et le karaoké ? Il existe ? Vous l’avez rencontré ? 

Corinne et moi-même sommes en réflexion, pinceaux turquoise et blanc à la main, ponceuse-scieuse-raboteuse à vue, marteaux-tournevis-tenaille-clous-vis-boulons-sécateur-raton-laveur de même. Vos idées nous intéressent, n’hésitez pas à donner votre avis à la rédaction de 1018.5. 

L’avenir de Maillefer 4 se peaufine cette année et c’est top, trop bien, super, méga super, genre, du coup et en fait hop ! 

Françoise dite F.Carambar, Carambar et même Madame Carambar ainsi que Corinne dite Corinne assorties des poilues. 

Quand je me tourne vers mes souvenirs,
je revois la maison où j’ai grandi.
Il me revient des tas de choses:
je vois des roses dans un jardin.
Là où vivaient des arbres, maintenant
la ville est là,
et la maison, les fleurs que j’aimais tant,
n’existent plus.
Ils savaient rire, tous mes amis,
ils savaient si bien partager mes jeux,
mais tout doit finir pourtant dans la vie,
et j’ai dû partir, les larmes aux yeux.
Mes amis me demandaient: «Pourquoi pleurer?»
et «Couvrir le monde vaut mieux que rester.
Tu trouveras toutes les choses qu’ici
on ne voit pas,
toute une ville qui s’endort la nuit
dans la lumière. »
Quand j’ai quitté ce coin de mon enfance,
je savais déjà que j’y laissais mon coeur.

Extrait de « La maison où j’ai grandi » par Françoise Hardy

(… d’autres fleurs ont remplacé les fleurs d’antan, les arbres sont toujours là et … je suis un peu partie mais je suis revenue !)

Collection hivers

Collection été


F.Crarambar


 

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