J’ai choisi d’écrire sur la rappeuse lausannoise La Gale pour deux raisons.
D’abord parce que les femmes qui prennent la parole frontalement, qui refusent la docilité médiatique, restent trop souvent absentes des vitrines culturelles — ou cantonnées à des rôles « convenables ». Ensuite parce que les classes populaires demeurent largement invisibilisées. On parle d’elles sans les entendre, on décide pour elles sans les écouter.
Mettre en lumière celles et ceux qui parlent depuis ces réalités, c’est déjà déplacer le regard. C’est précisément là que l’animation socioculturelle peut jouer un rôle : non pas gérer le social à distance, mais créer les conditions pour que les habitant·es deviennent acteur·rices de leur propre récit.
La Gale parle depuis un « ailleurs ». Un ailleurs qui n’est ni exotique ni lointain : un ailleurs social, fait de tensions, de précarité et de colère lucide. Ce n’est pas loin géographiquement. C’est loin dans la hiérarchie sociale.
S’il y a la Culture — institutionnelle, subventionnée, labellisée — il existe aussi les cultures populaires, multiples, parfois brutes, souvent politiques, et donc dérangeantes. Elles émergent depuis ces quartiers qui produisent de la culture sans demander l’autorisation des cercles officiels.
La Gale appartient clairement à cette seconde famille. Et c’est précisément pour cela que sa voix dérange — et qu’elle compte.
« On sert à rien et c’est tant mieux »
On sert à rien et c’est tant mieux, passe ton chemin, fais ta vie…
Ce refrain n’est pas une fuite. C’est un refus : refus d’être utile à un système qui trie et hiérarchise, refus d’être une caution culturelle.
Comme l’explique Frank Lepage, la « Culture » institutionnelle agit souvent comme un filtre : elle rend les œuvres acceptables en les polissant, en les neutralisant. Les cultures populaires, elles, échappent plus difficilement à ce cadrage. Parce qu’elles sont situées, conflictuelles et politiques.
Quand La Gale dit « on sert à rien », elle refuse d’être récupérée ou folklorisée comme « artiste de quartier ».
Lausanne, béton et ascenseur social en panne
Lausanne je t’aime mais t’as changé.
Ces lignes parlent d’urbanisme social. Lausanne est belle : lac, collines, façades rénovées. Mais derrière l’esthétique se cache une mécanique bien connue : pression immobilière, loyers qui grimpent, gentrification progressive.
L’ascenseur social semble parfois bloqué au dernier étage, confortable pour celles et ceux qui y sont déjà. Pendant que les classes populaires sont repoussées toujours plus loin du centre — géographiquement et symboliquement.
Dans ce contexte, le rap lausannois ne décrit pas seulement la ville : il la traverse. Il raconte ce que les brochures ignorent : les loyers, les contrôles, les marges et la violence sociale.
Et cette parole brute fait du bien. Parce qu’elle remet du réel là où tout tend à devenir décor.
Culture populaire et démocratie
La culture populaire n’est pas là pour divertir les centres-villes rénovés. Elle sert aussi à nommer les tensions. Quand la Culture institutionnelle lisse, les cultures populaires dénoncent.
Une démocratie sans voix dissonantes est une démocratie appauvrie.
Défendre les services publics sans défendre les cultures populaires serait d’ailleurs incohérent. Une politique municipale cohérente devrait :
- soutenir les artistes issus des quartiers
- garantir des espaces d’expression autonomes
- refuser la normalisation culturelle
- reconnaître que la conflictualité fait partie de la démocratie
La culture populaire ne demande pas l’autorisation d’exister. Elle existe déjà. La vraie question est donc simple : la ville lui donne-t-elle les moyens de durer ?
La Gale ne réclame pas une reconnaissance symbolique. Elle rappelle simplement que cette culture est déjà là : vivante, politique et indocile — et qu’elle fait pleinement partie de Lausanne.
Joaquim Manzoni
Bancamp: https://lagale.bandcamp.com/music

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