Le mur de la Borde: récupération et création

Photo: Françoyse Krier

L’aventure du mur situé à la Borde a commencé en 2023, grâce à une demande de l’association Les femmes de La Borde, qui réunit des mères d’origine africaine partageant et échangeant souvent sur leur quotidien, et qui ont proposé un projet participatif à la Ville de Lausanne pour un petit financement. 

« La Borde est un quartier en pleine transition où s’élèvent des bâtiments nouveaux, tous de couleur grise. Trop de gris c’est fade, monotone, insupportable... Elles réclamaient de la couleur et nous ont approché », raconte Laurent Vuillemier, ergothérapeute, directeur général de l’association Embellimur. « C’est un projet un peu miraculeux, et honnêtement, je ne pensais pas qu’il pourrait aboutir et ce, pour différentes raisons dont la sécurité le long d’une rue très fréquentée par des automobiles, trolleys, etc. Propriétaires du gris pendant 10 ans, ce sont les architectes qui n’allaient jamais accepter qu’on touche à leurs murs gris. Il a donc fallu se mettre d’accord avec les habitants de la Borde qui se sont montrés adorables. Ni opposition ni lettre ouverte dans la presse… » 

Projet d’ergothérapie sociale 

L’association Embellimur, à but non lucratif et qui existe depuis 2010, participe à la métamorphose de lieux. Leur mission : trouver des murs qui remplissent les conditions pour être “embellis” par l’association. Celle-ci dispose de trois ateliers à Yverdon, Lausanne et Genève. C’est ici qu’est rassemblée une grande partie des mosaïques, sous la coordination de l’équipe encadrante. L’atelier comporte une partie « casse » de plaques pour en faire des mosaïques, puis une partie montage des sujets, une salle de menuiserie... Réorganiser un matériau cassé pour en faire une œuvre, c’est aussi se reconstruire et ce, dans un cadre bienveillant, sécurisant, non-jugeant et familial. 

L’équipe encadrante de cette association à but non lucratif évalue les ressources et difficultés bio-psycho-sociales des participants et les soutient à chaque étape. L’association est dirigée par des ergothérapeutes lesquels forment des éducateurs, des apprentis ASE (sociaux éducatifs), quelques infirmiers. « L’ergothérapie c’est faire de l’activité comme moyen thérapeutique. Nous travaillons avec des médecins installés mais aussi avec des hôpitaux psychiatriques, des prisons. Un de nos objectifs est d’offrir un accompagnement aux requérants d’asiles et à toutes ces personnes qui, en général, ont et auront de la peine à trouver du travail. Des psychiatres nous signent des bons pour des séances d’ergothérapie. Un bon correspond à 9 séances. La plupart des ergothérapeutes pratiquent des séances d’une heure, nous on facture une heure par semaine et les gens viennent autant de fois qu’ils le souhaitent », poursuit Laurent Vuillemier. « Nous ne sommes pas vraiment des artistes à proprement parler, mais plutôt des artisans. L’art ayant pour fonction de provoquer quelque chose et si la mosaïque peut paraître un art désuet, nos œuvres sont quand même mûrement réfléchies afin de ne choquer personne. La possibilité de s’investir dans des activités en espaces publics – parcs, places, rues et en atelier –, fait que les participants peuvent partager leurs compétences, selon les ressources de chacun. Nous avons même monté une chorale de bon niveau menée par une Cheffe de chœur professionnelle. » 

Photo: Françoyse Krier

Possibilité de laisser une trace positive 

Ce projet s’est dès lors transformé en belle aventure. « Pour le dessin, nous nous sommes rendus plusieurs fois dans les fêtes de quartier afin d’interroger les gens sur les sujets qu’ils auraient envie de voir sur ce mur. Parmi les réponses, une préférence très nette pour le sport, le mouvement… Max, un habitant de la Borde, pensionnaire de l’AI qui dessine plutôt bien, a mis en forme toutes ces idées. Pour l’élaboration d’une mosaïque, monter un plan assez précis est indispensable. Pour le footballeur, la photo d’un sportif pris sur le vif a été imprimée en grand et transformée en mosaïque dans l’atelier de Genève. Les volleyeurs sont réalisés, eux, dans plusieurs ateliers. La mosaïque terminée est posée sur du papier sulfurisé qui repose sur du treillis. Pour terminer, ajout de quelques gouttes de colle sur le treillis et du ciment sur le mur sur lequel est appliqué le sujet en mosaïque. Ainsi le skieur, le surfeur, le chalet, les arbres ont été conçus en atelier puis apposés sur le mur. Certaines parties, comme le ciel, sont faites de mosaïques assemblées directement sur le mur. Ces différentes techniques permettent au plus grand nombre de bénéficiaires de participer aux différents projets et de pouvoir ainsi y laisser leur empreinte. Il est toujours possible de corriger l'œuvre qui, une fois terminée, devient le témoin d’une aventure humaine positive et créative. » 

Activité valorisante, créative, structurante 

Les piétons de passage s’arrêtent, questionnent ; d’autres passants motorisés ralentissent et klaxonnent, gratifiant les artisans présents d’un « C’est joli ! ». Récompense qui rassure et s’avère très gratifiante pour les personnes atteintes dans leur santé mentale et dans la reconnaissance qu’ils doivent recevoir de la part de la société. Le mur est exposé au vent, à la chaleur d’où le choix de travailler davantage en atelier. A un moment, le mur de la Borde s’élève à une hauteur de 4 m 50. La mosaïque du soleil sera projetée à 3 m 50, avec des rayons qui traverseront toute la fresque. 

Une fois terminée, la mosaïque devient le témoin d’une aventure humaine positive et créative. « Pour ce qui est de l’achèvement de la fresque, ne sachant pas quelles équipes se relaieront sur le terrain, sans parler de la météo, c’est compliqué de prévoir une date de fin. Nous arrivons gentiment au bout. Il reste l’équipe des volleyeurs, après ce sera au tour du ciel, un gros morceau qui demande un énorme remplissage, donc la présence d’une équipe plutôt fournie. Toute la surface sera agrémentée de choses complexes nécessitant de la précision et qui ont déjà été préparées, comme des oiseaux et des petites fleurs, vision simple et pure du monde. Il faut toutefois rester un peu dans le naïf sans pour autant retomber dans la puérilité. » 

On recense ainsi une trentaine d’oeuvres magistralement exécutées, par les équipes de l’association Embellimur, dans les écoles et les institutions, comme le hall d’entrée du bâtiment administratif de la Pontaise, le passage Chauderon - mi graffitis mi-mosaïques, à Lausanne, la fontaine de l’institution Espérance à Etoy et autres réalisations à découvrir également à la Tour-de-Peilz, à Sainte-Croix, à Bex, ainsi que des murs en pierre sèche dans le Jura… 

En conclusion, une citation de Laurent Vuillemier : 

«Si ton mur est insurmontable, alors décore-le» 

embellimur.ch

Texte et photos Françoyse Krier, https://www.fykmag.com

Photo: Françoyse Krier



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